La chambre des rêves



Ce pourrait être la cartographie d’un monde né des vestiges d’une mégalopole foudroyée et d’un no man’s land languissant. Né, c’est beaucoup dire : plutôt avorté en son mitan par un « désert » inconnu au bataillon des interruptions de grossesse. D’impasses en cul-de-sac, tout, ici, semble vouloir se dérober au sens de l’orientation. Plus on y progresse, plus on s’y égare. Me fait l’effet d’un désistement à répétition le sol censé recevoir l’empreinte des pas du visiteur. On en viendrait à se demander si la meilleure façon d’aller d’un point à un autre, ce n’est pas la volte-face. Même quand il donne des signes de déboussolement, le regard du photographe n’en finit pas de ramener dans ses pupilles les images oscillatoires d’une apparence toujours à deux doigts de s’évanouir dès lors qu’il en approche de trop près les lisières ou les franges.

Le regard est perçant mais il dodeline de l’acuité. Il a appris la lucidité au contact des Nyctalopes, non des voyeurs. Je le crois capable de vous changer une hallucination de pacotille en gros plan sur un minuscule détail dont dépend que tout une œuvre s’affirme prépondérante. Sans ce détail, elle risque la désuétude, la rétrogradation. Capable aussi, ce regard, de faire d’une œillade assassine un bouclier contre la berlue. Rien de touristique dans son voyage au-delà du visible, mais une sorte de dessillement nomade, ou aventurier, guidé par un flair de derrière les fagots.

Il est étrangement prostré ce « landernau » de nulle part et des environs d’ici. Jusqu’à ses fenêtres, elles paraissent s’ouvrir sur un paysage sans issue, gangrené par une carence en horizons. Les refermer n’y changerait pas grand-chose. Elles ne sont là que pour promettre la lumière, non pour tenir parole. L’ensoleillement, c’est toujours pour demain. Si les halos étaient des « globe-trotters », ça se saurait. Un angle dormant, en architectonique, c’est comme un non-dit en littérature. Or, ici, les angles dormants sont légion. Ils objectent à l’illumination de la même manière que dans un texte ou un discours, les non-dits s’opposent aux arabesques sémantiques qui font qu’une langue n’est jamais plus signifiante que quand elle se danse et met ses grands écarts à la portée d’une poésie tout feu tout femme.

Autrement étendue, contrastée, imprévisible est cette « terra incognita » que l’on appelle la vie intérieure. Descendre en ses tréfonds est la seule exploration qui donne leur chance aux illusions d’optique d’être plus souvent dans le vrai que dans la méprise. C’est le vertige que l’on éprouve à y plonger qui fait acte de justesse. Quand ledit vertige surprend en un endroit inclassable de votre vie intérieure les quatre bras de je ne sais quel fleuve amazonien en train de se refermer amoureusement sur une cordillère de fanges en chaleur, c’est lui qui atteint au plus grand discernement. Et si j’ajoute à cela que je considère ce spectacle comme le produit d’une fantasmagorie au comble de son ébouillantement par une coulée de lave en provenance du Kilimandjaro, son témoignage n’en est que plus irréfutable.
Marcel Moreau