Les 14 États de la Passion



Mettre en scène l’amour : théâtre d’actions. Un décor aux charpentes identiques car le cœur est universel. Seul change l’apparat des murs : ornement qui nous est propre. Toujours la même pièce ronde comme les formes féminines. Tu es ma plus grande aventure. Ma conquête. Je crois connaître et je ne sais rien. Mon avenir d’homme. J’ai vu des regards, touché la chaleur, senti des forces… Mes mains, goélettes filantes sur l’océan de chair. Mer de tous les vices, flots d’ivresses, tempêtes et galipettes…

I LOVE YOU la chair, la peau c’est chaud ! Je flotte en vous ! Je rencontre une île, je découvre, j’observe, j’essaie, je touche. Le début du conte : la rencontre. TABULA RASA. Nous, seuls autour de nous. Pleins feux sur toi. Comment tu bouges, comment tu parles, qu’est-ce que tu vois ? J’apprends, quelles brumes t’entourent ? T’emporter sur une île, te sentir. Passer derrière toi. Qu’est-ce que tu photographies ? PHOTOGRAPHIER C’EST PASSER AU CRIBLE ! Prendre une photo pour initier l’expédition…

Le désir monte, je montre le désir. C’est dangereux, on devient deux ! Unique objet de sentiments, je te rêve en bleu ! Je deviens ta chair nue sous ta robe, prendre corps à travers l’esprit comme le peignait si bien Cranach. Oasis dans l’îlot. Tu es mon but, mon objectif. Comme la Joconde, ta bouche s’interroge et tes yeux sourient. Comment sais-tu faire ça dans un même temps de pause ?

Conquistador, je prends cette terre. Elle est vierge. TABULA RASA ! Tout ce qui a pu exister avant n’est plus ! L’histoire commence.

Le con d’Irène. Cet œil renversé-révulsé… La baise arrête le temps, le sexe suspend ton heure. Règne du septième ciel sur une mer de mouille. La caresse universelle, la partie nous appartient. Personne ne prendra ça. Dans ma tête, dans ton esprit : notre plus beau terrain de jeu. Inavouable, paroxysmique, c’est notre force, la créativité, l’engeance de tout !

Le déclenchement survient. Moteur ! Fantasme ! Mon âme, ma finesse… Personne ne me touche ! Je ne sors pas du songe. Je te sens, temple humide aux couleurs chaudes, tu t’enfonces sur canapé rouge désir. Embarquement pour Cythère ! Noli me tangere, je rêve ! Érection de colonnes, géométrie du mâle, parallèles du désir. Touche avec les yeux.

C’est l’extase ! La petite mort. Tu décolles, ton corps s’envole. Le ciel devient terre en cinémascope. Tu te vois jouir, tu sens ton plaisir. Spectacle dément et merveilles. Stupre et frictions. Pendue au gibet des voluptés, sur la passerelle de la sensualité, tu te crispes tu te raidis ça vient c’est là, tu pars ! Tu vas loin et c’est émouvant…

À coup sûr c’est la passion. Le génie de la flamme. Le feu ravage ton ventre, ruine ton esprit damné de la chair. Et tu fonces là où ça fait mal, vers la chute des corps au jardin des délices. Le pieu n’a plus de limites. Vertige de l’amour à mort. Tu titubes, tu bégaies, tu chuchotes son nom.

Te voilà sur la croix. FALL IN LOVE ! BURNING IN THE HOUSE !

C’est la fusion, l’osmose. Je te mords, tu me prends. Je voudrais t’avaler, devenir toi. J’ai foi en ta chaleur, je bois tes pleurs. Ta lumière m’aveugle. Je deviens sourd aux suppliques du monde, je n’attends que toi, tu n’entends que moi. La voie surexposée du Seigneur est perméable. Du soir au matin et du matin au soir, il pleut des larmes d’Eros !

Tapi dans l’ombre des feuillages, j’épie ta sérénité. Allongée, luxueuse. Aphrodite des eaux et forêts… Le bonheur te fait léviter. La belle Odalisque triomphe, allongée, de son machiavélique macaque exténué. Nageant dans l’eau bleue-placide, des nénuphars désirent te voir. Les murs de « ta chambre », transpercés par la lumière directionnelle amoureuse, s’ouvrent vers un ciel vert-espoir. Tout est rond, lisse et bon. La douce musique de ton visage me grise. CUT !

Je veux créer, je désire engendrer. Construire une ville à notre image, poussés par nos ancêtres poissons ; sortir des nuits ténébreuses, guidés par les lumières d’une cité radieuse. Ton éclat est grand, ton ventre s’arrondit. Ma douce et tendre étoile : je t’aime toi et tout ce que tu portes est béni. Douce lune attrapée par la chambre claire. Une nuit magique annonçant une autre année, une nouvelle ère… Une fille que je verrai grandir et dont je serai fier. Un rêve de culture et d’images, le songe d’une nuit d’été qui prendra corps en hiver.

Mais le corps est corps et l’esprit vole. Dominer, posséder. Bras en croix, la danse amour devient amère. Grand écart et bras tendus. Tu envoûtes, tu passionnes, tu prends parfois pour mettre en cage. Possession de l’âme, gitane et flamenco, se donner pour mieux s’emparer. L’obturateur s’ouvre quelques instants à la lumière et l’image devient figée, éternellement attachée au regard des autres. Le petit oiseau va sortir, il faut le mettre en cage.

Parfois, il n’est pas vu ! PAS VU PAS PRIS ! Il plane vers d’autres cieux. Méphistophélès surgit de sa boîte et la méfiance abonde. Jalouse, visage déformé par l’ombre de la cité des femmes s’abattant sur sa personne, elle souhaite tirer sur son amour, supprimer son image. La vision de ces femmes, apprêtées pour le bal des liaisons dangereuses, souriantes à l’endroit de ses désirs, est insupportable. L’éclat de leurs éventails récolte ses larmes. Colts, récoltes, ombre, lumière, bal, balles… Longue nuit poussant cet amour vers un funeste destin.

On se venge, on trahit à son tour. VENGEANCE ! Tu trompes ton propre monde. Sous le regard du cher corbeau délicieux, dans la brume, tu attends. Petite sorcière aux ailes de serpent, tu chasses ta proie. C’est l’hiver de l’amour. Le glas du sentiment…

Rupture, désolation. La pièce est vide. Il ne reste que des traces, des empreintes… Une bouche figée dans la glace rend la souffrance, devient martyre. Point de jeu, pas de nous. Ne reste que l’unique trait de pinceau de la nature des sentiments.

Reste le souvenir. REST IN PEACE des amants tragiques. Le royaume des cieux pour Roméo et Juliette, à jamais enlacés. Une brume de nostalgie envahit nos souvenirs gravés dans le marbre de notre pathos. Il fait froid, c’est la fin de l’histoire.

Il nous reste l’espérance. La résurrection de l’amour. Seule dans ses draps, comme dans un suaire, tu pries l’amant de venir jusqu’à toi. L’espace d’un moment, Eros rejoint Thanatos. Entre deux cadrans, les heures se figent et tu pars dans une autre histoire, tu décolles vers un autre songe. Regarde avec tes mains. MADAME RÊVE…



Gilles Desrozier