Inscape



J’avais huit ans, j’allais être présenté à ma nouvelle nounou… Quand elle nous ouvrit sa porte, je m’engouffrai dans la pièce principale, la salle à manger. Elle était tout à fait banale, à un détail près : une photographie géante représentant un sous-bois tapissait un pan de mur entier. Il n’y avait rien devant ce mur, et ce fut comme si le paysage m’aspirait irrésistiblement. J’eus la franche impression qu’il suffisait de « traverser » l’image pour se promener dans la forêt. Combien de fois, contemplant le mur-paysage, ai-je rêvé d’aventures incroyables ? Je voulus partager cette découverte avec le fils plus âgé de ma nourrice ; je n’obtins qu’incompréhension et quolibets. Je restai donc seul à « jouer avec le mur ».

Bien plus tard, en cours de philosophie, j’entendis le professeur nous parler de Platon. Plus exactement de l’allégorie de la caverne (La République, Livre VII). En résumé, le philosophe nous explique, en employant certaines métaphores, notamment celle de l’ombre et de la lumière où se conjuguent à la fois déformation et révélation, comment passer de l’opinion (fournie par les sens et les préjugés) à la connaissance de la réalité intelligible qui forge la conscience.

Puis, depuis peu, une nouvelle série, que j’ai appelée Inscape, s’est imposée à moi. Ce travail produit des images uniques, chacune constituée de plusieurs photographies raccordées, réalisées au gré de mes voyages. Ces assemblages photographiques mènent à une image qui défie le réel, car marquée d’une opposition paradoxale : la fonte de l’architecture banale et du chef-d’œuvre du patrimoine, du paysage naturel et du paysage urbain… donne naissance à ma vérité qui devient une vision subjective de la réalité.

Avec le recul, j’aime l’idée que ces trois périodes coïncident avec le fil de l’allégorie de la caverne. L’épisode de l’enfance est celui de l’émoi; celui de l’adolescence, la révélation d’une prise de conscience. La dernière étape, illustrée par la série Inscape, souligne l’avènement de la réflexion : la découverte du monde intérieur.



Gilles Desrozier